Jean-Jacques Ohana, Responsable de la gestion d'actifs chez YCAP AM

Jean-Jacques Ohana Responsable de la gestion d'actifs chez YCAP AM

On voit difficilement comment Wall Street pourrait être haussier en 2019
Jean-Jacques Ohana, Responsable de la gestion d'actifs chez YCAP AM

Boursier.com : Une récession est-elle à craindre aux Etats-Unis dans les prochains mois ?

J-J.O. : Une récession est possible en 2019 aux Etats-Unis.
Alors que la Fed poursuit l'augmentation de ses taux, on observe, paradoxalement, une baisse des taux longs sur la courbe américaine depuis novembre dernier. Ce retournement de tendance traduit l'anticipation par le marché d'une récession future aux Etats-Unis, des baisses de taux de la Fed étant déjà anticipées pour novembre 2019. Corrélativement, on observe que le cycle du crédit aux Etats-Unis se retourne avec une tension généralisée des conditions financières et un assèchement des émissions obligataires d'entreprises depuis un mois. Rappelons que les indicateurs de conjoncture se sont déjà fortement dégradés dans les pays émergents et dans les pays exportateurs européens (Allemagne, Suisse, Suède). Dans un contexte de ralentissement généralisé, le risque d'une récession aux Etats-Unis nous parait donc envisageable.

Boursier.com : Les 3 hausses de taux de 2019 par la Fed sont-elles tenables ?

J-J.O. : Le 19 décembre, la Réserve Fédérale a revu ses prévisions à deux hausses de taux pour 2019, tandis que le marché anticipe à peine une hausse de taux en 2019 et des baisses de taux à la fin de l'année prochaine. Ainsi, la Réserve Fédérale n'a pas seulement le Président Trump contre elle, mais aussi les acteurs financiers qui anticipent désormais une récession aux Etats-Unis l'année prochaine. La Réserve Fédérale ne pourra pas ignorer la tension sur les marchés de crédit, la dégradation de la conjoncture mondiale et sa propagation à l'économie américaine via notamment la chute des devises émergentes, dont certaines perdent plus de 15% depuis le début de l'année. Au-delà des neuf hausses de taux de la Réserve Fédérale depuis la fin 2015, cette dernière réduit son bilan à un rythme de 50 milliards par an depuis la fin de l'année 2017, ce qui est une autre forme de resserrement monétaire. L'impact du resserrement se fait déjà ressentir sur le marché immobilier américain et sur les marchés de dettes privées américaines qui connaissent des chutes comparables à celles qui étaient observées au début de la crise des subprimes en 2007. Les deux hausses de taux de la Fed prévues pour 2019 ne nous semble clairement pas tenables. La Réserve Fédérale sera probablement contrainte d'interrompre son cycle de hausse de taux, peut-être d'arrêter la réduction de son bilan voire même de baisser les taux en 2019...

Boursier.com : Dans ce contexte, Wall Street peut-il repartir de l'avant 2019 ?

J-J.O. : Sur des niveaux survendus à court terme en cette fin d'année 2018, un rebond technique est toujours possible. Cependant, tout rebond doit être mis à profit pour alléger le portefeuille d'actifs risqués. La liquidité financière se resserre, le contexte politique se détériore dans un contexte mondial moins coopératif. La mondialisation qui s'était développée depuis les années 1990 laisse place à une ère protectionniste où chaque pays défend ses propres intérêts au détriment des autres nations. Même si les Etats-Unis et la Chine peuvent trouver un accord avant la date charnière 31 mars 2019, cet accord ne serait qu'une accalmie temporaire. Il n'aura, en tout cas, pas d'effet sur la confrontation commerciale entre les Etats-Unis et l'Union Européenne sur fond de taxation annoncée des importations de voitures européennes. Dans un environnement de tensions financières et politiques, on voit difficilement comment Wall Street pourrait être haussier en 2019.

Boursier.com : Comment comptez-vous orienter vos stratégies multi-actifs en 2019 ?

J-J.O. : La conjoncture financière est appelée à se détériorer sous l'effet de trois forces concomitantes : le resserrement monétaires des banques centrales qui engendre une instabilité financière, le risque de récession mondiale et la montée des tensions géopolitiques. En conséquence, nous implémentons dans nos portefeuilles une stratégie défensive qui se traduit par une faible exposition aux actifs risqués, un positionnement sur le dollar et une exposition modérée à des actifs refuge, notamment les dettes souveraines et l'or. Notre stratégie d'investissement est à l'image d'une tortue qui se replie sous sa carapace dans l'attente de la capitulation des banques centrales et d'un nouveau mouvement de reflation des actifs financiers.

Boursier.com : Quid des stratégies obligataires ?

J-J.O. : Les indices de dettes souveraines et de dettes crédit en Europe et aux Etats-Unis sont en repli depuis la fin 2016. C'est la plus longue correction depuis 1999. Or tous les voyants sont au vert pour justifier une baisse des taux longs aux Etats-Unis et un maintien durable des taux bas en Europe. La conjoncture mondiale ralentit, les actifs risqués sont sous pression, les matières premières chutent (notamment le pétrole qui perd 35% depuis les plus hauts annuels établis au début du mois d'octobre), l'inflation est en repli tant aux Etats-Unis qu'en Europe. Nous sommes donc constructifs sur les obligations souveraines. Dans un cycle traditionnel de remontée des obligations, la hausse des obligations souveraines devrait se diffuser graduellement aux autres compartiments obligataires en commençant par les compartiments les plus défensifs, notamment les obligations d'entreprise notées Investment Grade.

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