La City de Londres fait face à son passé esclavagiste

La City de Londres fait face à son passé esclavagiste
La City de Londres fait face à son passé esclavagiste
Crédit photo © Reuters

par Carolyn Cohn et Huw Jones

LONDRES (Reuters) - Plus de trois millions d'Africains réduits en esclavage ont traversé l'océan Atlantique sur des navires britanniques dont beaucoup étaient assurés par Lloyd's of London pour couvrir les pertes de ce qui était alors inventorié comme une "marchandise périssable" au même titre que le bétail.

L'implication du marché de l'assurance britannique dans la traite négrière transatlantique ne figure pas au sommaire de l'exposition permanente proposée à son siège social, situé dans la célèbre tour de l'architecte Richard Rogers aujourd'hui classée. Mais cela est sur le point de changer.

"L'héritage de l'esclavage est le racisme. Vous ne pouvez pas faire ce qui est à faire pour faire fonctionner l'esclavage à moins de considérer les personnes asservies comme moins qu'humaines", observe Nick Draper, un ancien banquier chez JPMorgan qui a depuis fondé le Centre for the Study of the Legacies of British Slavery (LBS) à l'University College London.

"Nous avons fait (du commerce d'esclaves) sur la base de l'ethnicité, de la race et de la couleur de la peau. C'est ancré dans la culture britannique et européenne – c'est ce sur quoi nous travaillons actuellement."

Tout comme d'autres institutions financières de la capitale britannique, Lloyd's of London a été contraint d'affronter son passé esclavagiste après les manifestations du mouvement "Black Lives Matter" l'an dernier.

Lloyd's et la Banque d'Angleterre ont ainsi chacun embauché un historien pour se pencher sur leurs implications respectives dans l'esclavage et prévoient d'en publier les résultats l'an prochain.

Des expositions mettront en lumière les fortunes tirées d'un système barbare et le rôle joué par certains hauts personnages les plus vénérables de la ville pour le maintenir à flot, à commencer par John Julius Angerstein, considéré comme "le père de Lloyd's" et dont le portrait trône au siège du marché de l'assurance.

Grand collectionneur d'art, John Julius Angerstein présidait Lloyd's of London lorsqu'une grande partie de son activité était basée sur le commerce des esclaves au 18e siècle. Le marché de l'assurance a aussi reconnu qu'il existait des preuves suggérant que l'homme d'affaires administrait dans les Caraïbes des domaines avec des esclaves.

Actuel président de Lloyd's of London, Bruce Carnegie-Brown a fait part de son exigence de franchise quant au passé du marché de l'assurance, mais a refusé que le portrait de John Julius Angerstein soit retiré.

"Je préfère raconter l'histoire plutôt que de supprimer (le tableau)", a-t-il commenté auprès de Reuters.

L'African-Caribbean Insurance Network (ACIN), mis en place pour renforcer la représentation des Noirs et des minorités ethniques sur le marché londonien, a au contraire invité les entreprises à examiner "les artefacts organisationnels et supprimer ceux à connotation raciste", conformément aux recommandations soumises au marché londonien l'an dernier.

Le co-fondateur de l'ACIN, Junior Garba, plaide pour que les objets concernés soient placés dans des musées.

"Nous ne pouvons pas ignorer l'histoire. Nous pouvons l'expliquer, nous pouvons éduquer", souligne-t-il.

DES RACINES VASTES ET PROFONDES

Dans les célèbres institutions de Londres, les racines de la traite négrière sont vastes et profondes.

La collection d'art de John Julius Angerstein, qui comprend des oeuvres de Rubens, Raphaël et Rembrandt, est au coeur de la fondation de la National Gallery.

Celle-ci ne fait cependant aucune mention des liens de l'homme d'affaires avec le commerce d'esclaves sur son site Internet, sur lequel il est dit que John Julius Angerstein aurait appartenu au Comité pour le secours des pauvres noirs, une organisation caritative aux intérêts abolitionnistes.

Dans un courrier électronique adressé à Reuters, la National Gallery a indiqué qu'elle travaillait à clarifier le rapport entre la propriété d'esclaves, la collection d'art et la philanthropie en Grande-Bretagne. Elle publiera les premiers résultats de ses travaux, qui incluent John Julius Angerstein, plus tard cette année.

Selon les recherches de Nick Draper, John Julius Angerstein était "un bénéficiaire de l'esclavage dans le secteur de l'assurance maritime sur lequel il a fondé sa carrière et sa fortune". Il n'existe toutefois aucune preuve corroborant qu'il était un marchand d'esclaves.

Une décision sur le sort du portrait de l'ancien président de Lloyd's of London sera prise après que l'experte engagée par le marché de l'assurance aura terminé son examen.

Victoria Lane, ancienne archiviste au théâtre Shakespeare's Globe, a commencé à travailler chez Lloyd's le mois dernier. Elle analyse actuellement les objets d'art, les épées, l'argenterie et les documents détenus par le marché, qui a refusé de la rendre disponible pour un entretien.

De son côté, la Banque d'Angleterre a retiré plus tôt cette année dix portraits et bustes d'anciens gouverneurs et directeurs liés à la traite négrière et prévoit d'expliquer leur rôle dans une exposition l'an prochain, a déclaré un porte-parole.

Les statues de deux responsables politiques impliqués dans le commerce d'esclaves devraient néanmoins demeurer au Guildhall, le bâtiment de la Cité de Londres, malgré une décision antérieure de les retirer.

L'autorité municipale du quartier des affaires discutera cette semaine d'un rapport recommandant la conservation des monuments à l'effigie du maire William Beckford et du marchand John Cass, qui ont tous deux fait fortune grâce à l'esclavage, et la disposition "de plaques ou notices explicatives".

D'après ce même rapport, une "faible demande" a été observée sur plus de 2.000 réponses à deux consultations en faveur du retrait des statues.

L'HÉRITAGE FAIT PARTIE DE LA RÉPONSE

Les colonies sucrières européennes aux Antilles ont été bâties grâce au travail des esclaves africains aux 17e et 18e siècles. Londres était alors le centre financier de la traite transatlantique d'êtres humains.

Les historiens estiment qu'entre un et deux tiers du marché de l'assurance maritime britannique reposait sur l'esclavage au 18e siècle, couvrant les navires qui rentraient d'Europe avec les fruits des plantations de canne à sucre.

À cette époque, Lloyd's était l'un des trois principaux assureurs maritimes du pays, avec Royal Exchange et London Assurance, plus tard regroupés au sein des assureurs Axa et RSA.

Le groupe français Axa, qui a présenté ses excuses pour son implication dans la traite négrière, a dit s'efforcer de rendre son lieu de travail plus inclusif. RSA a quant à lui indiqué que des aspects de son histoire "ne reflètaient pas les valeurs que (l'entreprise) défend aujourd'hui", soulignant sa détermination à lutter contre l'injustice.

Les experts estiment pourtant que l'héritage de la traite des esclaves persiste.

Dans les services financiers, moins d'un poste de direction sur dix est occupé par des Noirs, des Asiatiques ou d'autres personnes issues de minorités ethniques, d'après un document publié par les régulateurs britanniques en juillet dernier.

La Banque d'Angleterre s'est fixé un objectif de 18% à 20% de cadres supérieurs noirs, asiatiques et d'ethnies minoritaires en février 2028, contre 8,2% en novembre 2020.

L'absence de progrès dans la diversification des profils travaillant à la City met sous pression la Financial Conduct Authority, qui a déclaré en juillet que le salaire des cadres supérieurs pourrait être rattaché à des améliorations en matière d'embauche.

L'ACIN a recommandé aux compagnies d'assurance de se fixer des objectifs pour la représentation des minorités ethniques dans les fonctions les plus élevées.

Seuls 2% des quelque 50.000 employés de Lloyd's sont noirs. Le marché de l'assurance britannique a pour ambition qu'un tiers de ses nouvelles recrues provienne de minorités ethniques.

"L'héritage fait partie de la réponse", a commenté Oliver Kent-Braham, co-fondateur de la plateforme d'assurance numérique Marshmallow.

"Ce qui est important, c'est que les entreprises s'assurent qu'elles mènent des processus de recrutement vraiment impartiaux (...) tout en veillant à embaucher de partout."

(Avec la contribution de Bart Meijer à Amsterdam et Koh Gui Qing à New York, version française Juliette Portala, édité par Blandine Hénault)

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