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Loi El Khomri : "le premier frein à l'embauche, c'est le manque d'activité"

Loi El Khomri : "le premier frein à l'embauche, c'est le manque d'activité"

Dans une interview accordée à Boursier.com, l'économiste de l'OFCE Bruno Ducoudré revient sur le projet de loi présenté ce jeudi en Conseil des ministres. Selon lui, la barémisation des indemnités prud'homales n'aura aucun effet sur les embauches.

Loi El Khomri : 'le premier frein à l'embauche, c'est le manque d'activité'
Crédit photo © Reuters

(Boursier.com) — Le projet de réforme du code du Travail qui sera présenté jeudi en Conseil des ministres a suscité beaucoup de défiance et d'inquiétudes, poussant le gouvernement à revoir sa copie. Alors que le patronat regrette cette reculade, que l'opposition dénonce une loi anti-PME et qu'une partie des organisations syndicales réclame toujours le retrait du texte, Bruno Ducoudré, économiste à l'OFCE nous livre ses impressions.

Boursier.com : le patronat a appelé de ses voeux la barémisation - qui sera finalement indicative - des indemnités prud'homales en cas de licenciement abusif, évoquant un frein à l'embauche. Cette analyse est-elle juste ?

Bruno Ducoudré : le premier frein à l'embauche en France, c'est le manque d'activité. Les carnets de commandes des entreprises sont insuffisamment garnis et les entrepreneurs manquent de visibilité sur leur activité future. Or, le projet de loi El Khomri ne porte pas sur ce point là. Je ne crois pas du tout que la barémisation des indemnités aura un effet sur l'emploi. En France, les cas de licenciement aux prud'hommes sont très rares. Dans la plupart des cas, cela se passe bien et les entreprises connaissent à l'avance le coût de la procédure. Je dirais que la barémisation a un seul avantage : celui de réduire les écarts, d'uniformiser les décisions. Mais du point de vue de l'emploi, une fois encore, l'impact sera nul.

Boursier.com : les entreprises réclament davantage de flexibilité, d'adaptation. Finalement, la France a-t-elle du mal à s'adapter à la nouvelle donne économique ?

B.D : Cela dépend du modèle de société que nous souhaitons. En France, les entreprises amortissent la crise, car elles gardent des sureffectifs parce qu'elles s'attendent à ce que l'activité reparte. Lorsque l'activité se dégrade, le temps de réaction n'est pas immédiat. Le constat est le même lorsqu'il y a redémarrage. Deux à trois trimestres sont nécessaires pour mesurer l'impact sur l'emploi. Pour autant, la flexibilité permet certes une amélioration rapide sur le marché du travail mais la dégradation est aussi très rapide. En outre, lorsque l'on compare les pays de l'OCDE, il n'y a pas de corrélation entre le degré de protection de l'emploi et le niveau du taux de chômage.

Boursier.com : On reproche souvent à la France de mettre du temps à réformer son marché du travail, prenant notamment l'exemple allemand. Entre 2003 et 2005, le chancelier Gerhard Schröder a mené les réformes Hartz. Aujourd'hui le taux de chômage est au plus bas. Est-ce un exemple à suivre ?

B.D : En Allemagne, le CDI est encore plus protecteur qu'en France. Parallèlement, les CDD et petits boulots se sont développés. La baisse du coût du travail a eu un effet immédiat sur l'emploi mais les inégalités se sont également très fortement développées. Le taux de chômage est faible car on oblige les demandeurs d'emplois à prendre n'importe quel travail, ce qui n'est pas sans dégrader le bien-être. Encore une fois, c'est un choix de société.

Boursier.com : Cependant, avec l'émergence de nouvelles activités, avec l'ubérisation de l'économie, ne doit-on pas repenser le contrat de travail traditionnel ?

B.D : le salariat reste de loin le modèle dominant dans notre pays. C'est un mythe de croire que l'économie "s'ubérise". Il y a bien sûr une dynamique entrepreneuriale, ce qui est une très bonne chose. Mais on ne peut pas dire que demain, nous serons tous chauffeurs Uber. Il s'agit d'un mode d'organisation du travail très spécifique. Ne serait-ce que pour des problèmes de concurrence, nous avons besoin du salariat, de la stabilité. De même, dans les chaînes de production, la relation de confiance est importante.

Boursier.com : Avez-vous relevé des points positifs dans ce projet de loi ?

B.D: beaucoup d'éléments portent sur la flexibilité, peu sur la protection des salariés. Or, lorsque l'on regarde les études sur le sujet, elles ne sont pas concluantes. Il est donc compliqué de remettre en question toute l'organisation d'une société pour un modèle dont nous ne sommes pas certains. Sur les points positifs, je dirais que la volonté de clarification pour alléger les lourdeurs administratives est un bon point. Mais pour moi, l'effort doit surtout porter sur la formation. Un des volets du compte personnel d'activité (CPA) y est consacré. De ce point de vue, le plan présenté en fin d'année dernière par François Hollande va également dans le bon sens. La qualification est une vraie voie vers l'emploi stable pour les jeunes et pour les chômeurs. Les entreprises doivent y participer et accompagner les salariés.

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