Cannes: regards neufs sur la Chine et le Brésil

par Wilfrid Exbrayat
CANNES (Reuters) - Le Brésil et la Chine sont deux nouveaux géants en route vers la prospérité, mais pas forcément pour tout le monde, souligne le cinéaste brésilien Walter Salles dans son dernier film projeté à Cannes cependant que son homologue chinois Jia Zhangke s'emploie à restituer la mémoire industrielle d'une ville en pleine expansion, Chengu.
Walter Salles et Jia Zhangke sont tous deux en lice pour la Palme d'or du 61e Festival de Cannes avec respectivement "Linha de Passe", troisième des quatre films latino-américains en compétition, et "24 City", seul long-métrage chinois.
Dans Sao Paulo, mégapole de 20 millions d'habitants, l'absence du père se fait toujours cruellement sentir. Cleusa a bien du mal à vivre avec ses quatre fils, tous issus de pères différents, d'autant qu'elle attend un cinquième enfant.
Reginaldo, le plus jeune, recherche précisément son père désespérément, Dario rêve d'être footballeur mais il commence déjà à atteindre la limite d'âge, Dinho choisit la religion et Denis, qui est déjà père, a le plus grand mal à joindre les deux bouts avec son boulot de coursier dans une ville qui en compte 300.000.
Au point qu'il finit par tomber dans la délinquance, le vol à l'arraché à moto se révélant plus lucratif que son petit métier. Dinho, lui, verra sa foi mise à mal. Reginaldo rêve de conduire un autobus et il passera à l'acte. Dario parvient enfin à jouer.
Walter Salles et Daniela Thomas, qui a co-réalisé le long métrage, ont mis cinq ans à porter ce projet à son terme, quatre années pour l'écriture et une entière pour le casting. En dehors du personnage de Dario, tous les acteurs sont en effet amateurs.
"Dans un pays où des millions de jeunes sont sans emploi, le foot, la religion ou la marginalité sont quelques-unes des issues possibles", rappellent Salles et Thomas.
"Douze ans après 'Terre Lointaine', le Brésil est devenu plus conflictuel, plus complexe aussi", ajoutent-il. "Quelque chose, cependant, n'a pas changé... le manque chronique du père dans notre société."
"Terre lointaine" est un film que Walter Salles et Daniela Thomas ont co-réalisé en 1995. Salles, qui obtint l'Ours d'or au Festival de Berlin en 1998 pour "Central do Brasil", était en compétition à Cannes en 2004 avec "Carnets de Voyage", qui racontait l'équipée de Che Guevarra dans toute l'Amérique latine avant qu'il ne devienne l'alter ego de Fidel Castro.
"JE PEUX LE FAIRE"
Dans "24 City", Jia Zhangke use de la forme du faux documentaire, tourné en vidéo numérique haute définition, pour illustrer la transformation galopante de la ville de Chengdu au travers d'un symbole, celui de la disparition de l'Usine 420 et de sa cité ouvrière au profit d'un ilôt d'appartements de luxe qui donne son nom au titre du film.
"Ce lieu a connu tous les mouvements politiques de la Chine communiste", rappelle le réalisateur dans les notes de production.
De fait, au travers des témoignages de cinq ouvriers et de trois femmes, Jia Zhangke entreprend "d'affronter l'histoire de la Chine entre 1958 et 2008".
La caméra montre le démantèlement progressif de l'usine, le déplacement vers d'autres lieux des lourdes machines à l'aspect archaïque, les bâtiments laissés à l'abandon et dans lesquels déambulent les témoins avec leurs souvenirs.
Mais l'usine n'est pas l'exclusif quotidien de ces personnes, même si elle semble en absorber la plus grande partie.
Au fil des témoignages se dévoilent des sentimentalités mises à mal, ici comme ailleurs, comme celle de cette ouvrière, dite "Petite Fleur", interprétée par l'actrice Joan Chen qui, passée la trentaine, ne peut que se résoudre à vivre seule, ne voulant être la belle-mère de personne.
Ou encore Su Na (Zhao Tao), jeune femme moderne qui a connu plusieurs amants, a sa propre voiture pour faire l'aller-retour entre Chengdu et Hong Kong et habiller les nouvelles riches chinoises.
Elle veut, comme tant d'autres, "gagner beaucoup d'argent, suffisamment pour acheter (à ses parents) un appartement dans 24 City. Je sais que cela coûtera cher mais je peux le faire. Je suis la fille d'un ouvrier."










