Boursier.com : La France peut-elle éviter la récession selon vous ?
L.S : Je pense qu'il devient de plus en plus difficile pour la France d'éviter une contraction de croissance au 3ème trimestre. De là à parler d'une récession... En décembre, l'INSEE annonçait la récession, en juin ou en juillet c'était la Banque de France, et pourtant la France continue de montrer une certaine résilience, une certaine inertie au tumulte de la conjoncture européenne, donc je tends à être optimiste et à penser que la France évitera la fameuse récession d'ici la fin de l'année. En revanche, je pense que ce qui est important c'est qu'on est proche d'une croissance zéro, c'est-à-dire qu'on est bien loin de là où la France doit être en terme de potentiel de croissance. Cela fait 3 trimestres consécutifs que la France affiche zéro, donc il y a vraiment de quoi s'inquiéter pour l'acquis de croissance pour 2012 et d'une prévision de 0,3%. En l'occurrence celle qui a été revue par le gouvernement en juillet paraît difficile mais atteignable. La vraie question c'est "que va-t-il se passer en 2013 ?", si on a, comme on le voit dans le détail des comptes nationaux publiés par l'INSEE aujourd'hui, un ralentissement de la consommation, une croissance nulle soutenue seulement par de la dépense publique avec ce qu'on sait des mesures de rigueur budgétaire à attendre en 2012 en 2013. Et puis du stockage, c'est-à-dire que les entreprises ont produit un peu plus rapidement que l'anticipation de la baisse de la demande des ménages et des autres entreprises. La situation est donc loin d'être idéale et il va être difficile de ne pas vraiment se poser la question de savoir comment il sera possible de véritablement relancer la croissance de la France. Il faut agir aujourd'hui. On ne peut plus rester dans un mode de stabilisation ou de protection. Il faut vraiment aller chercher la croissance.
Boursier.com : Globalement, au niveau de la zone euro, quelles sont vos prévisions pour les prochains mois ?
L.S : Chez Euler Hermes, nous prévoyons -0,4% pour la zone euro en 2012 et une légère reprise au-dessus de 0,5% pour 2013. L'idée est que le PIB de la zone euro est plombé par les récessions sévères des pays du sud de l'Europe. On s'attend bien sûr à une récession très prononcée en Italie et en Espagne, de l'ordre de -1,8%, mais aussi au Portugal et en Grèce. Seule l'Irlande parmi les pays de la périphérie devrait s'en sortir. Et comme on n'a pas beaucoup de croissance au nord, on a vraiment une situation dans laquelle la zone euro rentre dans une période extrêmement compliquée à gérer, et la fin de l'année sera très difficile avec ce que vous savez des questions institutionnelles et de résolution de la crise de la zone euro. Donc on espère qu'avec les annonces de Mario Draghi, avec les efforts qui sont faits autour du fédéralisme et surtout avec potentiellement un accord des pays européens autour d'un pôle de croissance et de compétitivité pour la zone, on aura en 2013 une légère remontée de la croissance. Mais encore une fois, cela compromet sérieusement les velléités de parts de marché des entreprises européennes. Nous le voyons chez Euler Hermes dans les chiffres de défaillances d'entreprises. Les défaillances mondiales sont attendues en hausse de l'ordre de 4%, principalement en raison des défaillances dans la zone européenne, que ce soit au sud de l'Europe, avec des chiffres dépassant 20% d'augmentation des défaillances en 2012, mais aussi au nord avec en France par exemple une augmentation de 4% de défaillances pour 2012. On constate donc que c'est le tissu industriel qui est un peu en danger en Europe. Cette désindustrialisation couplée avec des faibles perspectives de demande des ménages et des entreprises donne peu de débouchés pour les entreprises et donc beaucoup moins de résilience qu'en 2010 en 2011.
Concernant la Grèce plus particulièrement, le pays peut-il quitter la zone euro ?
L.S : Nous continuons à penser que la Grèce peut rester dans la zone euro. La zone euro doit continuer d'être forte ensemble. Je pense que la Grèce est dans une situation extrêmement compliquée. La récession pourrait dépasser les 6% en 2012 et la situation est loin de se résoudre en 2013 puisqu'on continuera avec énormément d'efforts budgétaires et surtout très peu de rentrées fiscales, par conséquent un déficit qui reste toujours très compliqué à résorber. Je pense que la France, l'Allemagne mais aussi la Commission européenne et la Banque centrale européenne continuent à démontrer, même si on perd du temps peut-être à le faire, que la zone euro continuera d'exister avec les pays qu'elle contient à l'heure actuelle. Ça ne veut pas dire qu'il ne va pas y avoir de changement de paradigme sur la façon de résoudre la crise de la zone euro. Je pense que pour que la Grèce reste dans la zone euro, il y a vraiment clairement un changement de cadence sur les mesures d'institutionnalité européennes à mettre en oeuvre. C'est-à-dire qu'il faut vraiment que la Banque centrale européenne prenne ses responsabilités à l'automne. Il faut aussi quelque part que le fédéralisme continue à travers la mise en place de l'union fiscale, à travers le modus operandi de l'union bancaire. Les discussions de la Troïka qui était en Grèce il y a encore peu démontrent que c'est encore possible. On n'atteindra pas les cibles qui étaient précédemment fixées, surtout si on ne met pas en place les mesures de rigueur qui ont été décidées auparavant notamment sur de nouvelles baisses de salaires. Il est encore possible, avec certaines privatisations et avec une aide de l'Europe, de continuer à envisager une Grèce qui pourrait sortir de la récession à horizon de 2 ou 3 ans. On ne pense pas que le choix ou la volonté de sortir de zone euro soit une possibilité. On pense juste qu'il va falloir trouver une autre façon d'aider les pays de la périphérie qui sont en danger.
Boursier.com : Plus globalement, les différentes mesures annoncées suffiront-elles à sortir la zone euro de la situation actuelle ?
L.S : Je pense que Mario Draghi a fait preuve de beaucoup de pragmatisme dans ses annonces. Il a clairement dit "voilà je suis un banquier central, donc si on est dans une période de panique bancaire et ou de stress trop intense sur les marchés, je vais devoir en effet sortir l'armada de mesures qui sont celles de la banque pour une meilleure transmission de la politique monétaire aux pays de la périphérie, pour moins de stress financier et surtout pour continuer d'être un partenaire, un pilier de la construction européenne". Nous tablons, dès septembre, sur une reprise du rachat des dettes, notamment à travers des mécanismes européens, c'est à dire qu'on ne va pas forcément acheter de la dette à court terme de l'Espagne ou l'Italie, mais on va peut-être acheter de la dette contractée par l'Espagne et l'Italie via ces mécanismes européens comme le Fonds européen de stabilité économique et financière. L'idée est qu'il va y avoir une action. La magnitude de l'action va être extrêmement cruciale parce qu'on avait déjà vu du rachat de dette, le SMP, mais qui n'avait pas été extrêmement efficace pour calmer les marchés. Donc on va voir ce qui est dans le pipeline et comment la BCE veut le mettre en oeuvre. Il faut que cela s'accompagne d'une volonté de l'Europe de fonctionner ensemble. La BCE ne va pas agir tant que l'Espagne ne demandera pas l'aide des mécanismes européens et de l'Europe. Les derniers sommets ont été plutôt positifs. Le fait qu'on mette 1% du PIB de la zone euro pour faire des mesures pro-croissance, le fait qu'on se mette d'accord sur un contour d'union fiscale bancaire etc.... Ça avance dans le bon sens. Mais il faut que ça aille vite. Nous avons toujours un scénario beaucoup plus marqué sur une Europe qui reste unie et qui arrive, bon an mal an, à sortir de cette ornière qui est difficile, parce que les conséquences de moyen terme de la perte de visibilité des ménages et des entreprises sur l'économie continuent de peser et donc mettent en danger la reprise ou déplacent la reprise. Tout n'est pas résolu, ce n'est pas encore la panacée, mais je pense que cela va dans le bon sens. Maintenant, il va falloir agir, c'est-à-dire qu'il va vraiment falloir que les mots se transforment en actes et que les rouages de l'économie européenne se mettent en place rapidement pour pallier les problèmes que connaissent les pays du sud de l'Europe notamment.
Propos recueillis par Jean-Baptiste André - ©2012, 2013 www.boursier.com




